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Émission du vendredi 6 janvier 2006
Jean-Pierre Levaray
"Il aurait pu être musicien d’un rock bien frappé, d’un binaire rageur. La voie suivie est toute autre. Au milieu des années 70 les embauches étaient presque systématiquement assurées. Direction l’usine. Un gros intestin chimique en banlieue de Rouen, au Grand Quevilly.Un entrelacs de tuyaux parfois rouillés et des émanations épouvantables. Jean-Pierre est ainsi devenu ouvrier. On n’en parle peu voire plus du tout. Les ouvriers. Ça existe donc sauf que le terme flirte avec un vieux prolétariat oublié. Finie les luttes de classes, les grandes solidarités ouvrières. Le PC cherche des électeurs, pas des fatigués des trois-huit. Jean –Pierre est donc ouvrier. Un ouvrier qui écrit au risque, dit-il, de devenir un objet de curiosité. Il n’est pas le seul à le faire car la conscience du stylo n’est pas réservée à une élite, mais le plus important est ce qu’il écrit. Son journal, sa rupture avec les cadences infernales de l’usine. Jean-Pierre et les mots. Les morts aussi. Plus de 30 ans de survie dans le monstre de fer. 30 ans plus tard, Jean-Pierre ne se presse pas vers la sortie. Ça ferait un témoin de moins, alors il observe, il patiente et il raconte."
Philippe Bertrand

 | Actualité |

| © Les Editions Libertaires
Une année ordinaire - Journal d'un prolo : 2003 ! Une année quand même pas tout à fait ordinaire que cela. Avec une énorme mobilisation sociale au printemps. Pour défendre le système des retraites par répartition et s'opposer à la casse des services publics. Avec des manifs hardi tiens bon et des grèves comme s'il en pleuvait. Avec la défaite, au bout. Les poings serrés de rage. Le cœur submergé de révolte contre le gouvernement, le patronat, les directions syndicales... Mais une année comme toutes les autres, malgré tout ! Avec ce putain de quotidien. Au boulot ou ailleurs. Cette usure de tous les instants. Mais avec également quelques petits perce-neige têtus de résistances de tous ordres venant tarauder le grand manteau blanc de l'hiver salarial et jeter quelques traits de lumière dans la grande nuit de la marchandisation des choses de la vie. Jean-Pierre Levaray, ouvrier d'usine, nous conte tout cela via le journal qu'il a tenu cette année là. Toutes ces petites grandes choses et ces grandes petites choses qui émaillent chaque jour la vie du peuple travailleur. Et c'est peu dire que c'est poignant d'authenticité et de dignité. Car, sans cesse au carrefour de la révolte et de la résignation. A la frontière entre espérance et désespérance. Au cœur de la condition ouvrière tout simplement ! | 
| © Agone
Putain d'Usine : Le livre de Jean-Pierre Levaray est publié aux Editions Agone
« Tous les jours pareils. J’arrive au boulot et ça me tombe dessus, comme une vague de désespoir, comme un suicide, comme une petite mort, comme la brûlure de la balle sur la tempe. Un travail trop connu, une salle de contrôle écrasée sous les néons - et des collègues que, certains jours, on n’a pas envie de retrouver. On fait avec, mais on ne s’habitue pas. On en arrive même à souhaiter que la boîte ferme. Oui, qu’elle délocalise, qu’elle restructure, qu’elle augmente sa productivité, qu’elle baisse ses coûts fixes. Arrêter, quoi. Qu’il n’y ait plus ce travail, qu’on soit libres. Libres, mais avec d’autres soucis.
Personne ne parle de ce malaise qui touche les ouvriers qui ont dépassé la quarantaine et qui ne sont plus motivés par un travail trop longtemps subi. Qu’il a fallu garder parce qu’il y avait la crise, le chômage. Une garantie pour pouvoir continuer de consommer à défaut de vivre.
On a remplacé l’équipe d’après-midi, bienheureuse de quitter l’atelier. C’est notre tour, maintenant, pour huit heures. On est installés, dans le réfectoire, autour des tasses de café. Les cuillères tournent mollement, on a tous le même état d’esprit et aussi, déjà, la fatigue devant cette nuit qui va être longue. » | |
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